Un concept qui s'impose dans les stratégies d'aménagement
Dix ans après sa formulation par Carlos Moreno, directeur scientifique de la chaire ETI à l'IAE Paris Sorbonne, le concept de ville du quart d'heure s'est progressivement imposé comme un référentiel structurant pour les politiques d'aménagement territorial en France et dans le monde. Alors qu'il était encore considéré comme une « utopie » lors de son lancement en 2016, ce modèle urbain fondé sur la proximité des services essentiels irrigue désormais les stratégies de plus de 120 projets européens et concerne des territoires aussi variés que Paris, Milan, Melbourne, Séoul, Mexico, mais également des communes rurales françaises comme Saint-Pierre-de-Bras-des-Plans en Seine-et-Marne ou Sète, démontrant ainsi sa capacité d'adaptation à des contextes géographiques et démographiques contrastés. L'enjeu n'est plus de savoir si le concept peut fonctionner, mais plutôt de comprendre comment les collectivités territoriales s'en emparent pour transformer concrètement leurs politiques publiques et répondre aux défis climatiques, sociaux et économiques qui traversent l'ensemble du territoire national.
La genèse de ce concept remonte à 2010, période où Carlos Moreno observe que les modes de vie urbains « s'éloignaient de plus en plus des réalités humaines : changements climatiques, fractures sociales, éloignement domicile-travail, perte de lien local ». Après la COP 21, le chercheur formalise un modèle visant à « replacer le climat, la qualité de vie et la proximité au cœur de la ville » en proposant une organisation urbaine où l'ensemble des services essentiels devient accessible à pied ou à vélo en moins de 15 minutes, favorisant ainsi une économie locale, une vie culturelle de quartier et l'émergence de nouvelles centralités. Au-delà de sa dimension urbanistique, l'objectif affiché est « d'améliorer la vie quotidienne des habitants, de recréer du lien et de rendre les villes plus humaines », formulant ainsi une réponse systémique aux enjeux contemporains de transition écologique et de cohésion sociale qui préoccupent de plus en plus les décideurs locaux confrontés aux attentes croissantes de leurs administrés en matière de qualité de vie.
L'adaptation aux réalités territoriales françaises
La dimension remarquable de ce concept réside dans sa capacité d'adaptation à des contextes territoriaux extrêmement variés, bien au-delà des métropoles denses pour lesquelles il avait initialement été pensé. Carlos Moreno insiste sur le fait que le concept « a été conçu pour s'adapter à tous les territoires, quelle que soit leur taille ou leur densité », ce qui explique sa diffusion géographique remarquable sur les cinq continents. Cette adaptabilité s'est traduite en France par l'émergence d'une déclinaison spécifique, celle des « territoires de la demi-heure », qui reconnaît que dans les espaces moins denses, la marche ou le vélo ne suffisent pas et qu'il faut « intégrer d'autres mobilités : voiture partagée, transport à la demande, véhicules électriques, navettes » pour garantir un accès équitable aux services essentiels. Cette distinction entre ville du quart d'heure et territoires de la demi-heure illustre la volonté de construire un modèle inclusif qui ne se limite pas aux zones urbaines denses mais embrasse l'ensemble des réalités territoriales françaises, des centres-villes aux communes rurales en passant par les zones périurbaines.
Face aux critiques qui estiment que ce concept constitue un « rêve inaccessible, voire un luxe pour les Français », Carlos Moreno oppose une réalité tangible et mesurable en invitant ses détracteurs à « aller voir sur le terrain ». Le chercheur rappelle que l'Union européenne soutient depuis cinq ans des initiatives de villes du quart d'heure via des programmes de transition urbaine, l'initiative DUT, finançant plus de 120 projets européens autour de ce concept, démontrant ainsi qu'il ne s'agit plus d'une simple théorie mais d'une orientation stratégique soutenue par les institutions européennes. L'organisation à Paris d'une conférence mondiale sur la proximité durable, réunissant chercheurs et élus de tous les continents, témoigne également de la reconnaissance institutionnelle dont bénéficie désormais cette approche, validée par la création d'un Observatoire mondial des proximités durables soutenu par les Nations unies et les grandes organisations de gouvernance locale, transformant ainsi un concept académique en référentiel opérationnel pour les politiques publiques territoriales.
Les stratégies régionales au service de l'équité territoriale
L'appropriation du concept par les collectivités territoriales françaises révèle des stratégies différenciées selon les échelles de gouvernance et les priorités politiques locales. Pour Carlos Moreno, la transformation d'une commune en ville du quart d'heure exige « une volonté politique et une vision à long terme », nécessitant d'abord « d'établir un diagnostic : identifier les équipements, les distances, les modes de transport, les besoins des habitants » avant de concevoir « un plan d'action pour rapprocher les services essentiels : logement, travail, santé, éducation, culture, sport, lien social ». Cette méthodologie en deux temps, diagnostic puis action, constitue le socle commun aux initiatives territoriales, mais les modalités de mise en œuvre varient considérablement selon les contextes locaux et les priorités politiques des exécutifs régionaux qui disposent désormais de compétences élargies en matière d'aménagement du territoire et de services publics de proximité.
L'exemple de la région Occitanie, sous la présidence de Carole Delga, illustre comment une collectivité régionale peut s'emparer du concept pour garantir l'équité territoriale en matière d'accès à la santé. La présidente régionale « a voulu garantir un accès à la santé à moins de 20 minutes pour tous » en créant un Groupement d'Intérêt Public et en déployant des services médicaux de proximité, démontrant selon Carlos Moreno que « l'équité territoriale passe par la proximité ». Cette initiative régionale dépasse le cadre strictement urbain pour s'attaquer aux déserts médicaux qui touchent particulièrement les zones rurales et périurbaines, traduisant ainsi le concept de ville du quart d'heure en politique publique régionale adaptée aux spécificités du territoire occitan. D'autres régions, comme l'Île-de-France sous la présidence de Valérie Pécresse, s'engagent dans une voie similaire en développant de nouvelles centralités autour des pôles de vie et d'emploi, reconnaissant que la métropole francilienne ne peut plus fonctionner selon un modèle monocentrique et doit organiser un polycentrisme équilibré pour réduire les déplacements contraints et améliorer la qualité de vie des Franciliens.
Ces stratégies régionales s'inscrivent dans une logique plus large de réindustrialisation et de développement des circuits courts, que Carlos Moreno considère comme « une composante essentielle » du modèle de proximité. Le chercheur explique que « la ville du quart d'heure encourage la relocalisation de l'emploi, la production locale, les circuits courts et le commerce de proximité », définissant cette approche comme une « nouvelle économie géographique de la proximité durable » qui « permet de réduire les émissions de CO₂ tout en créant de l'emploi local et en renforçant la cohésion sociale ». Cette dimension économique du concept le positionne au-delà d'une simple politique d'urbanisme ou de mobilité pour en faire un véritable projet de société qui articule transition écologique, développement économique et cohésion territoriale, répondant ainsi aux préoccupations convergentes des élus locaux en matière de développement durable et d'attractivité de leurs territoires dans un contexte de concurrence interterritoriale accrue.
Les obstacles structurels à la généralisation du modèle
Si le concept de ville du quart d'heure bénéficie d'une reconnaissance institutionnelle croissante et d'un soutien financier européen significatif, sa mise en œuvre se heurte à des obstacles structurels majeurs qui questionnent sa capacité à transformer en profondeur l'organisation territoriale française. Le premier d'entre eux concerne le prix de l'immobilier, que Carlos Moreno reconnaît comme « un vrai problème » en constatant que « la ville devient une centrifugeuse qui repousse ceux qui n'ont pas les moyens ». Face à cette dynamique de ségrégation sociospatiale, le chercheur préconise de « réintroduire du logement social dans tous les quartiers, réguler Airbnb et encadrer les loyers », soulignant que « la crise du logement est aujourd'hui européenne, au point que la Commission a nommé pour la première fois un commissaire européen au logement ». Cette reconnaissance institutionnelle de l'ampleur de la crise immobilière européenne souligne que la question du logement constitue un préalable indispensable à la réalisation du modèle de proximité, car « si l'on veut des villes vivables et mixtes, il faut réguler le foncier et préserver la diversité sociale », condition sine qua non pour éviter que le concept ne devienne un privilège réservé aux populations aisées capables de s'installer dans les quartiers centraux bien équipés.
Au-delà de la question foncière et immobilière, la diffusion du concept sur le territoire national se trouve confrontée à un contexte politique français que Carlos Moreno qualifie de « période compliquée », tout en maintenant sa confiance dans la capacité du mouvement à progresser. Le chercheur observe que « des régions, des métropoles, des villes petites et moyennes s'approprient le concept » malgré les turbulences politiques nationales, témoignant d'une dynamique portée par les échelons territoriaux plutôt que par l'État central. Cette décentralisation de facto de la politique de proximité pose néanmoins la question de la cohérence nationale et des moyens alloués, alors même que le Premier ministre Sébastien Lecornu a évoqué une priorité nationale sur « la santé en 30 minutes », initiative que Carlos Moreno revendique comme « issue aussi de notre inspiration », suggérant une circulation complexe des idées entre recherche académique, initiatives locales et orientations gouvernementales dans un système de gouvernance multiniveaux où les différents échelons territoriaux disposent de marges de manœuvre variables selon leurs compétences et leurs ressources budgétaires propres.
Une transformation progressive des référentiels d'action publique
Dix ans après sa formulation, le concept de ville du quart d'heure est devenu ce que Carlos Moreno qualifie de « référentiel international » qui « progresse partout dans le monde, dans la tête et les plans des décideurs ». Cette diffusion progressive dans les référentiels d'action publique témoigne d'une transformation en profondeur de la manière dont les décideurs locaux conçoivent l'aménagement territorial, passant d'une logique d'expansion urbaine et de spécialisation fonctionnelle à une logique de densification maîtrisée et de mixité des usages favorisant la réduction des déplacements contraints. L'enjeu pour les collectivités territoriales françaises consiste désormais à transformer cette référence conceptuelle en politiques publiques concrètes, en tenant compte des contraintes budgétaires auxquelles elles sont confrontées, des résistances sociales que peuvent susciter les évolutions urbaines, et des blocages réglementaires qui freinent parfois les initiatives locales les plus innovantes en matière d'urbanisme et d'aménagement.
L'affirmation selon laquelle « la ville du quart d'heure n'est plus une utopie, c'est une réalité mondiale » reflète une ambition de Carlos Moreno à faire reconnaître son concept comme un modèle opérationnel validé par l'expérimentation territoriale plutôt que comme une simple théorie urbanistique. Cette revendication s'appuie sur la multiplication des projets financés par l'Union européenne, sur la diversité géographique des territoires engagés dans cette démarche, et sur la reconnaissance institutionnelle dont témoigne la création d'instances de suivi et d'évaluation internationales. Pour autant, le passage d'une diffusion conceptuelle à une transformation effective des modes de vie urbains et ruraux suppose une mobilisation durable des élus locaux, un accompagnement technique et financier des collectivités dans leurs projets d'aménagement, et une appropriation citoyenne du modèle qui conditionne son acceptabilité sociale et sa pérennité au-delà des alternances politiques locales qui rythment la vie démocratique des territoires.