Les collectivités face à la recomposition des territoires
Pierre Veltz, sociologue et économiste, propose dans son dernier livre Après la ville (Seuil, 2025) une analyse des transformations urbaines contemporaines qui bouleversent les équilibres territoriaux et questionnent en profondeur les modèles de gouvernance locale. Ses observations sur l'émergence d'une société devenue urbaine tant physiquement que culturellement, sur la concentration croissante des richesses dans les métropoles et sur les nouvelles formes d'organisation spatiale qui remettent en question la vision linéaire de l'histoire urbaine, éclairent d'un jour nouveau les défis auxquels sont confrontés les élus locaux dans l'exercice de leurs responsabilités.
L'auteur rappelle d'emblée que les chiffres communément admis sur l'urbanisation, notamment ceux de l'ONU qui estiment à près de 60 % la part de la population mondiale vivant en ville, méconnaissent une réalité beaucoup plus complexe et ne permettent pas de saisir véritablement les dynamiques à l'œuvre. La difficulté même à définir où s'arrête la ville témoigne d'une transformation profonde de nos territoires, qui évoluent désormais en réseaux et forment un continuum territorial englobant grandes villes, périphéries et anciennes campagnes. Cette mutation remet en question les découpages administratifs traditionnels et impose aux collectivités de repenser leurs périmètres d'intervention et leurs modes de coopération intercommunale.
Un bouleversement des hiérarchies territoriales
Pierre Veltz insiste sur l'émergence de configurations urbaines inédites qui remettent en cause la vision traditionnelle des hiérarchies urbaines. La Chine se structure aujourd'hui en super-agglomérations dont la plus emblématique, celle du delta de la rivière des Perles qui s'étire de Hong Kong à Canton en passant par Shenzhen, comptait déjà plus de 60 millions d'habitants en 2020. Ces ensembles géants n'ont plus rien à voir avec les métropoles du vingtième siècle et imposent des modes de fonctionnement radicalement différents, fondés sur la mise en réseau de plusieurs pôles distincts plutôt que sur la convergence vers un centre unique. Dans ce contexte, l'économiste n'hésite pas à considérer que la France elle-même fonctionne déjà comme une super-métropole en réseau, avec Paris et les grandes villes régionales reliées par quelques heures en TGV, décrivant le train à grande vitesse comme « un peu le RER du pays ».
Les agglomérations monopolaires avec un centre unique à l'instar de Paris contiennent généralement jusqu'à 15 millions d'habitants et s'engorgent facilement, note Pierre Veltz, tandis que les agglomérations géantes n'ont d'autre choix que de fonctionner en réseau avec plusieurs pôles distincts. Cette observation pose la question de l'évolution nécessaire de la métropole parisienne et du projet du Grand Paris Express, qui pourrait transformer radicalement le modèle centralisé hérité de l'histoire pour aller vers une structure plus polycentrique.
La question sensible des transferts de richesse
L'une des observations les plus pertinentes de Pierre Veltz concerne la concentration croissante de la création de richesse dans les grandes régions urbaines. Le sociologue évoque le cas de l'agglomération de São Paulo qui concentre à elle seule la moitié de la création de richesse du Brésil, et rappelle qu'il avait lui-même parlé d'« économie d'archipel » il y a déjà plusieurs années pour décrire ce phénomène (à l'instar de Jérôme Fourquet). Avec la mondialisation, les grandes régions urbaines ont absorbé une part croissante de la richesse nationale et se sont mises en réseau entre elles, au-delà des frontières nationales, créant ainsi des solidarités horizontales entre métropoles qui peuvent entrer en tension avec les solidarités verticales au sein des territoires nationaux.
Cette dynamique soulève des enjeux politiques considérables sur les rapports entre les villes plutôt riches et l'espace national. Pierre Veltz cite le phénomène de la Ligue du Nord en Italie, qui consistait principalement au départ en une révolte des villes et des entreprises du nord de l'Italie ayant le sentiment de travailler pour nourrir les autres régions. En France, cette forme d'opposition n'existe pas de manière aussi marquée, alors que les transferts de richesse de Paris vers les régions sont élevés, contrairement à l'idée reçue selon laquelle la capitale capte les ressources au détriment des territoires. L'économiste souligne que nous avons encore une idée bien ancrée de la solidarité nationale, mais que cette conception pourrait être mise à l'épreuve dans les années à venir, notamment du fait que les pôles riches n'ont plus besoin des périphéries pauvres de proximité dont elles dépendaient autrefois pour la construction, l'alimentation ou la domesticité. Ces périphéries de proximité sont progressivement devenues « des charges plus que des ressources », ce qui modifie profondément les rapports d'interdépendance territoriale et peut fragiliser les mécanismes de péréquation sur lesquels repose l'action publique locale.
Cette évolution interroge directement les modes de gouvernance territoriale et les systèmes de financement des collectivités locales. Si les métropoles concentrent effectivement une part croissante de la création de richesse tout en entretenant des liens de plus en plus ténus avec leurs périphéries immédiates, comment maintenir les solidarités territoriales qui constituent l'un des fondements de l'organisation républicaine du territoire français et comment garantir un développement équilibré qui ne laisse pas sur le bord du chemin des territoires entiers considérés comme moins productifs mais qui accueillent néanmoins une part importante de la population nationale.
Repenser l'action locale face aux enjeux écologiques
Sur la question écologique, Pierre Veltz apporte un éclairage qui peut surprendre les tenants d'une décroissance urbaine. Alors que les villes sont souvent accusées d'émettre 70 % des gaz à effet de serre mondiaux, l'économiste estime que cette vision souffre d'un effet d'optique et que disperser les habitants des grandes villes dans les villes moyennes constituerait en réalité une catastrophe écologique. La concentration urbaine présente en effet l'avantage d'économiser les ressources de manière mécanique, un journaliste du New Yorker ayant rappelé dès 2004 que Manhattan était sûrement le quartier le plus vert des États-Unis de par sa densité et son utilisation massive des transports en commun.
Pour autant, Pierre Veltz souligne que le problème clé n'est pas l'urbanisation en elle-même mais la consommation délirante d'énergie et de ressources qu'entraîne notre mode de vie, rappelant que de 1930 à aujourd'hui, notre espèce a consommé plus d'énergie que durant tout le reste de l'histoire de l'humanité. Les villes pauvres très étalées émettent en effet beaucoup moins que les villes riches denses, ce qui déplace la question de la morphologie urbaine vers celle des modes de vie et de la consommation individuelle. Les leviers d'action des municipalités apparaissent dès lors à la fois essentiels et limités, puisqu'elles peuvent favoriser des modes de vie plus écologiques et s'adapter aux changements qui sont désormais inéluctables, mais n'ont pas la main sur beaucoup de problèmes majeurs comme la mise hors jeu des énergies fossiles ou les cycles globaux de l'eau qui appellent des réponses nationales et internationales.
L'auteur évoque néanmoins des pistes intéressantes pour l'action locale, notamment celle des solutions fondées sur la nature dont l'idée est de faire avec la nature et pas contre elle. Le concept de ville-éponge qu'on peut observer déjà à l'œuvre à Copenhague illustre bien cette approche qui consiste à ne pas forcer toute l'eau en cas de forte pluie dans des tuyaux mais à accepter qu'une partie de cette eau inonde des parkings ou se déverse dans des parcs-marais servant de tampons. La grande question qui se pose aux collectivités est celle du métabolisme et de la circularité, la ville devant sortir d'une vision linéaire où elle prélève et absorbe des ressources externes pour les rejeter massivement sous forme de déchets, exactement comme l'industrie doit opérer cette transition vers une économie plus circulaire.
L'aggravation des inégalités socio-spatiales
Pierre Veltz considère la question des inégalités sociales en ville comme aussi menaçante que celle de l'écologie, rappelant que ce n'est pas un phénomène nouveau en citant Proust qui dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs décrivait déjà la salle à manger de l'hôtel de Balbec comme un « immense et merveilleux aquarium » devant la paroi duquel la population de pêcheurs et de petits bourgeois s'écrasait pour apercevoir la vie luxueuse de ces gens. La télévision dans les foyers des villes pauvres a généralisé cet effet Balbec selon l'expression du sociologue, rendant visible à tous l'écart grandissant entre les modes de vie des plus riches et ceux du reste de la population.
La croissance explosive des villes pauvres et émergentes a engendré un tsunami de bidonvilles et de zones d'habitats précaires dans ou autour des villes, environ la moitié de la population des villes indiennes, de 30 à 40 % de celle des villes latino-américaines et de 50 à 75 % de celle des villes d'Afrique subsaharienne vivant en 2003 dans ces quartiers dits spontanés ou illégaux qui n'offrent aucun véritable service public à leurs habitants. Mais cette coexistence physique entre ultra-richesse et extrême pauvreté se retrouve également dans les villes occidentales, comme à San Francisco où les centres-villes accueillent de plus en plus de sans-abris, et concerne aussi les classes moyennes qui sont progressivement exclues des centres-villes du fait de l'envolée des prix immobiliers.
Pierre Veltz observe ainsi qu'à Paris, il est devenu impossible à toute une frange de la population de vivre dans le centre, les centres-villes devenant des forteresses pour riches qui utilisent des services fournis par les quartiers plus pauvres. Cette dynamique pose une question politique de premier plan aux collectivités locales, car si la ville du quart d'heure est formidable sur le papier pour ceux qui ont la possibilité de la vivre, les infirmières qui nous soignent, les chauffeurs de taxi ou de bus qui nous transportent et les caissières qui encaissent les courses n'y ont que rarement accès et sont condamnées à des transports éreintants. Cette ségrégation socio-spatiale grandissante remet en cause les objectifs d'inclusion et de cohésion sociale que se fixent les politiques urbaines, et interroge la capacité des collectivités à maintenir une certaine mixité sociale dans un contexte où les mécanismes de marché conduisent inexorablement à une spécialisation sociale croissante des différents quartiers.
L'analyse de Pierre Veltz révèle ainsi l'ampleur des transformations urbaines en cours et leurs implications profondes pour l'action publique locale. Entre concentration métropolitaine et périphérisation, entre solidarités nationales et tentations autonomistes, entre impératifs écologiques et réalités sociales, les collectivités territoriales doivent naviguer dans un environnement de plus en plus complexe où les anciens repères s'estompent et où de nouveaux modèles de gouvernance restent largement à inventer pour répondre aux défis du siècle qui s'ouvre.